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__7_8_PARTIE 1__7_8_"Il y a une chanson qui a été adaptée en français de Ron Sexsmith". Je pense que c'est la première fois que vous prenez la plume alors qu'on vous le demandait depuis un certain temps, je pense ? C'est parce que vous vous êtes enfin sentie prête sur ce titre ?"
Isabelle: "Non, en fait, c'est que la chanson "Nos lendemains", c'est une adaptation d'une chanson de "Ron Sexsmith" qui est un auteur-compositeur canadien anglophone que j'adore. J'aime sa voix, elle me berce dans mes propres tournées. Quand je suis en voyage, je mets la voix de "Ron Sexsmith" dans mes oreilles et là je me relaxe. Il y avait une chanson sur son album "Retriever" qui s'appelle "Tomorrow in her Eyes". Et j'aimais particulièrement cette chanson-là, parce que c'était une déclaration d'amour. Il disait entre autre dans la chanson, "I don't need a crystal ball, At all because I've seen tomorrow, In her eyes". Ce qui veut dire "Je n'ai pas besoin de prophétie ou de lire dans une boule de cristal parce que je n'ai pas besoin qu'on me dise de quoi va être fait l'avenir, je l'ai vu dans tes yeux".
Alors un jour je fais appel à Guillaume Vigneault, qui est un auteur de roman québécois de mon âge, de ma génération, quelqu'un dont j'aime beaucoup le romantisme contemporain. Il a écrit deux magnifiques livres qui s'appellent "Chercher le vent" et "Carnet de naufrage". Comme je me sentais assez proche de son écriture romancière, j'ai dit pourquoi ne pas lui demander s'il n'a pas envie d'écrire des chansons pour moi. On se met à parler de toute sorte de chose, et puis à un moment donné, je lui fais entendre la chanson de "Ron Sexsmith" et je lui dis "tu imagines, il n'y a pas une plus belle déclaration d'amour que ça". Je lui dis "c'est dommage que des chansons aussi belles n'existent pas en français, qu'on ne puisse pas dire en français exactement la même chose".
Il repart avec le disque et quelques jours plus tard, il vient me rendre visite; il avait déjà commencé à travailler, il avait déjà fait les deux tiers de la chanson. Et on l'a terminé ensemble. Même si c'est une chose que je soupçonnais, j'ai vu que l'écriture c'est un métier en soi. Ca demande énormément de patience, de discipline, d'obstination, et au terme des quatre ou cinq heures qu'on a passé ensemble, j'étais lessivée. On a vraiment fait la chanson ensemble, on l'a terminée ensemble.
J'y ai pris part, et je me rends compte que l'écriture ça demande beaucoup de temps, un temps dont je n'ai jamais encore disposé. Ça demande beaucoup de solitude aussi. Et moi j'ai déjà à vivre la solitude qui est inhérente à mon métier de chanteuse itinérante. Je pense que quelque part, ça demande une grande disponibilité, ça demande une lenteur de vivre que je n'ai pas encore eu l'occasion d'atteindre. Je ne sais même pas si je me mettrais à écrire des chansons parce que c'est un art littéraire qui est assez complexe. Comme moi j'ai plutôt tendance à me répandre, dans le sens ou j'explique beaucoup, je parle beaucoup; j'aurais de la difficulté à faire entrer quelque chose que j'ai envie de dire dans un aussi petit format. Le plus grand luxe de ma vie est de recevoir des chansons des plus grands auteurs-compositeurs de la francophonie."
"Dans l'album, on vous découvre sur des titres, vous le disiez tout à l'heure, un peu country, un peu folk, c'est un style qu'on ne vous connaissait pas. C'est quelque chose que vous aimez vraiment ?"
Isabelle: "Non seulement, j'aime la musique country mais j'ai grandi dedans. J'ai été influencée par la grande chanson française et québécoise, la chanson populaire, la chanson réaliste. Et si j'avais une trame sonore à mettre sur le film de mon enfance, ce serait la musique country parce que j'ai grandi en Gaspésie. La Gaspésie étant située assez proche des Amériques, il y avait plusieurs chanteurs de notre région, et des chanteuses, qui faisaient des adaptations francophones de grands succès américains.
Il y a une chanson entre autres que j'affectionne particulièrement. Quand j'étais petite, ma tante "Adrienne" qui était l'une des soeurs de mon père, vivait dans la même maison que nous. Tous les après-midi, elle venait me chercher pour que je fasse la sieste chez elle; et elle me couchait dans un grand landau avec des coussins et elle écoutait de la musique western, country western. Il y avait une chanson de "Renée Martelle" qui est une artiste québécoise, c'est la plus grande chanteuse populaire de country au Québec; elle avait fait une reprise d'une chanson qui s'appelait "I've got a Never Ending Love for You", et chez nous ça s'appelait "J'ai un amour qui ne veut pas mourir". C'est la chanson que j'ai le plus entendue pendant toute mon enfance parce que ma tante faisait jouer cette chanson-là, sans cesse, tous les jours de sa vie parce qu'elle avait un amour qui ne voulait pas mourir.
C'est vrai que cette musique là pour moi, c'est la musique du coeur, c'est la musique de la dignité humaine; c'est vraiment une musique qui est vraiment chère à mon coeur et pour laquelle j'ai énormément d'affection. C'est une musique qui est très naturelle pour moi à chanter. D'ailleurs, j'ai apprécié que "Dominique Blanc-Francard" connaisse aussi bien la chanson country. Quand on a fait le disque ensemble, parmi tous les genres musicaux qu'on a abordé, on est allé puiser dans ce qu'il y avait de plus traditionnel, par exemple dans la musique sud-américaine. Quand on a fait la reprise de "Coucouroucoucou paloma", on avait vraiment ce souci d'aller au plus profond de la musique, dans les racines de la musique, dans le vrai folklore musical."
"Avec "N'aimer, que t'aimer" qui est un tango, c'est encore autre chose... C'est un tango avec tout ce que ça comporte de tango en fait, ce côté doux, ce côté un peu plus dur ?"
Isabelle: "Il faut donner, je pense, le bénéfice de cette chanson-là. Elle vient d'abord de la mélodie de Daniel Seff. Daniel avait remarqué que j'avais eu beaucoup de plaisir à faire une chanson qui s'appelle "Le coeur volcan" qui est une chanson d'Étienne Roda-Gil et Julien Clerc. Dans mon concert précédent, il avait déjà composé pour moi une chanson qui s'appelle "Nos rivières" qui était sur l'album "Ici bas" de Daniel Seff. Cette chanson, je dirais, apportait déjà les prémices du tango, et le tango est une musique très enracinée, très terrienne.
Daniel me présentait cette mélodie-là, un jour, avec le texte de Didier Golemanas et c'est là qu'est née la chanson "N'aimer, que t'aimer". Cette chanson-là, on l'avait faite au piano, un piano voix, et puis en studio j'ai voulu qu'on la fasse vivre encore plus fort avec les guitares, avec l'accordéon, qu'elle devienne vraiment une chanson très typée et très sensuelle à la fois. C'était très important pour nous d'aller mettre dans la musique des valeurs de référence aussi, sans que ce soit une caricature ou un cliché. Comme je le disais tout à l'heure, on voulait vraiment ramener la musique dans sa plus pure tradition."
"Dominique Blanc-Francard dit des chanteurs que c'est un peu comme des acteurs. Finalement, on leur donne un texte, deux, trois indications et ils doivent arriver à s'approprier la chanson. J'ai regardé le making-of de votre album, et on vous voit un moment parler avec Jacques Veneruso justement, et vous lui dites sur la fin de la chanson "j'ai posé le texte un peu plus tard je pense", vous avez un peu changé. Vous avez l'air un peu gêné et vous lui demandez si ça lui convient. Donc quelque part, on vous demande d'être acteur et en même temps, on a l'impression que ce n'est pas si facile de proposer quelque chose ?"
Isabelle: "Quand tu es interprète, tu t'empares de l'oeuvre d'une autre personne. C'est à toi de la faire vivre et en même temps, comment je pourrais exprimer ça ? J'avance franchement quand je m'approprie une chanson. Je prends ma place mais en même temps, je veille aussi à ce que l'auteur ou le compositeur ne se sente pas non plus dépossédé. Il est clair que la chanson m'appartient, mais j'ai quand même la délicatesse quand je ne suis pas sûr de quelque chose parce que j'ai une tendance dans ma manière de chanter et ça c'est à cause du fait que j'ai beaucoup écouté de la musique country quand j'étais petite, j'ai tendance à poser les mots après le temps. J'arrive après le temps et c'est pour ça que je me suis tourné vers Jacques parce que je n'avais pas la certitude. Mais quand j'ai la certitude, je suis indélogeable c'est-à-dire que même si quelqu'un essaie de me faire passer à côté de quelque chose, moi je suis comme une rivière, je suis mon cours et j'y vais, je me lance et je sais le chemin que je dois emprunter. Il y a des fois des choses auxquelles je tiens, je ne vais pas aller dans l'autre direction. Je vais vraiment rester sur ma ligne et je n'y vais pas.
Des fois, je suis difficile à dompter aussi. Les interprètes ont aussi leurs propres personnalités; moi j'ai une personnalité de cheval sauvage. Les chevaux sauvages, quand ils sont devant un maître, ils s'inclinent aussi bien qu'un cheval de parade. Mais c'est qu'il y a des gens avec qui tu t'abandonnes, et avec d'autres, tu n'as pas le même élan d'abandon. Mais toutes les personnes avec qui j'ai travaillé sur mon disque Nos lendemains, ce sont des gens avec je pourrais m'abandonner totalement. C'est pour ça que j'ai voulu que Benjamin joue lui-même le piano sur la chanson parce qu'il a une manière de jouer du piano qui moi me servait dans mon interprétation. Donc je sais à peu près où je vais. C'est sûr que quand le cheval est parti, on ne peut plus arrêter le voyage..."
"Vous parlez de Benjamin Biolay. Justement, j'ai entendu dire qu'en fait ce n'était pas prévu qu'il joue. Il est venu aux répétitions puis finalement on l'a gardé parce qu'il y a eu comme une sorte d'alchimie et vous vous êtes dit, ça ne peut être que ça finalement. Ça ne peut être que lui ?"
Isabelle: "Ce que l'on entend sur l'enregistrement final de "Ne me dit pas qu'il faut sourire", c'est la deuxième lecture qu'on a faite de la chanson. Pour rire, comme Benjamin était à côté, j'ai dit "ah tu veux bien m'accompagner pour qu'on la fasse ensemble parce que les musiciens sont partis déjeuner". On était resté en studio comme ça. Et donc il dit "oui pourquoi pas". Il s'installe au piano et moi je me mets à chanter; on répète une fois, puis une deuxième fois, et ce qui devait être la maquette est devenue la matrice. Puis comme je sais qu'il joue de la trompette d'une façon formidable, j'ai demandé à Dominique Blanc-Francard d'en jouer. Je lui ai dit "quand je ne serai pas là, quand je serai retournée au Québec, j'aimerais que tu poses une trompette sur la chanson parce qu'il n'y a que toi pour jouer de cette façon-là". Comme il a fait la chanson, je ne pouvais pas avoir quelqu'un de plus vrai et de plus sincère pour le faire."
"Est-ce que vous pensez déjà à la tournée ? "
Isabelle: "Oui, je suis déjà dans la tournée. Mais dès que j'ai fini un projet, je suis déjà dans l'idée d'un autre projet. Je suis, pour mon entourage, parfois difficile à suivre. Mais j'ai une idée assez nette de là où j'ai envie d'aller; et surtout, quand j'ai terminé un disque, c'est sur scène que j'ai envie d'aller. Dès la fin du disque, je pensais déjà au spectacle.
On a commencé le travail de pré-production de la tournée bien avant de poser un orteil sur scène; j'ai fait appel à Yves Desgagnés, un grand acteur québécois, qui a fait la mise en scène. C'est un spectacle dans lequel il y a un peu plus de théâtralité. Les décors sont de Jean Bart, les éclairages de Michel Beaulieu qui est un grand maître de l'éclairage en théâtre chez nous. Juste pour vous dire: Michel Beaulieu quand il va quitter mon spectacle, il part à la Scala de Milan éclairer la prochaine pièce de Robert Lepage. C'est un vrai bonheur pour moi de travailler avec des gens comme ça parce que ils me permettent d'aller encore plus loin, d'aller dans des espaces où je ne suis jamais allée: à l'intérieur de moi-même, le travail de la lumière sur scène, toutes ces choses que je ne maîtrisais pas. J'avais appris un peu ça avec Lewis Furey quand j'ai joué dans Starmania, il y a une dizaine d'années. Mais c'est vrai qu'on a voulu créé un spectacle qui soit au service des chansons et à l'image de ces nouvelles chansons-là. C'est un peu comme si on faisait entrer les gens dans une boîte à musique.
Propos recueillis par Joëlle Martinez